Du livre de poche au livre numérique : le rôle du format dans la démocratisation de la littérature

Du livre de poche au livre numérique, les évolutions des formats ont toujours suscité méfiance et crainte pour la culture. Il n’a jamais été pourtant question que de démocratisation du savoir…

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La littérature : l’apanage des élites ?

Le livre de poche a désormais soixante ans révolus. Si la collection « Le livre de poche » – inaugurée en février 1953 par Henri Filipacchi –, puis les formats analogues (Pocket, Folio, 10/18…), ont aujourd’hui trouvé leur juste place dans le panorama du livre, ils n’ont pas toujours suscité l’enthousiasme… En 1964, une vive polémique voit le jour, opposant différents intellectuels. Hubert Damisch – historien, philosophe et sémiologue – s’attaque de façon très virulente au format dans une tribune de seize pages (sic) intitulée « La culture de poche », dans Le Mercure de France : « L’édition de poche accomplit en effet la transformation du livre, de l’œuvre imprimée en produit, produit si bien conçu et présenté qu’il puisse être proposé au consommateur dans les mêmes conditions et suivant les mêmes méthodes qu’un quelconque produit de détersif. » (1) Hubert Damisch se plaint que le format de poche mette « entre toutes les mains les substituts symboliques de privilèges éducatifs et culturels auxquels la grande masse ne participe pas pour autant. » (2) Jean Giono, au contraire, considère le livre de poche comme « le plus puissant instrument de culture de la civilisation moderne », tandis que Philippe Sollers et feu l’académicien Jean-François Revel défendent également, dans Les Temps Modernes – revue fondée par Jean-Paul Sartre –, le petit de l’édition. Et l’Histoire leur donnera raison : qui, aujourd’hui, remettrait en cause la formidable entreprise de démocratisation de la littérature rendue possible grâce au livre de poche ? Personne ne songerait plus à arguer que les auteurs, leurs idées, ont perdu de leur valeur en quittant la seule sphère intellectuelle pour être enseignés sur les bancs de l’école publique, et être mis entre toutes les mains. Même le grand George Orwell vante les mérites du livre de poche, au grand dam d’Amazon qui a prétendu maladroitement l’inverse pour servir sa cause dans le conflit qui l’oppose actuellement à certains éditeurs sur le livre… numérique (3)!

Du numérique… au physique

Là où certains voyaient hier un danger menaçant le livre broché, symbole de la culture elle-même, dans le succès du livre de poche, d’autres tremblent aujourd’hui devant la numérisation des œuvres littéraires, y voyant un funeste présage : celui de la mort du livre papier, ni plus ni moins. Le numérique, tout comme le livre de poche en son temps, a néanmoins plus trait à la démocratisation de la culture qu’à la disparition des anciens formats. Il suffit de constater l’essor des ventes du disque vinyle, que tout monde pensait mort et enterré avec l’invention du CD, pour s’en convaincre : « Le vinyle représentait à peine 30 % du chiffre d’affaires des disquaires en 2009, aujourd’hui le pourcentage tourne entre 70 % et 80 % ! » (4) s’enthousiasme David Godevais, organisateur du Disquaire Day et directeur du Club action des labels indépendants français (Calif).  Et le phénomène ne s’arrête pas aux frontières de l’Hexagone, loin s’en faut. Au Royaume-Uni, les ventes ont atteint leur meilleur niveau en 2013 depuis les dix années précédentes. Aux Etats-Unis, le vinyle revoit également son blason redoré, avec une augmentation de 16,3 % des ventes en 2012 par rapport à l’année passée. (5) Il faut discerner dans ces chiffres une tendance de fond : dématérialisée, la culture est démocratisée. Les consommateurs peuvent découvrir plus facilement artistes, auteurs, genres pour lesquels ils ne se seraient sans doute pas laissés tenter s’il avait fallu d’emblée payer le prix fort. Mais une fois séduits, l’objet n’a rien perdu de son attrait, ni de sa superbe. Avoir un beau livre dans sa bibliothèque comme une belle galette sur sa platine ne relève pas seulement du signe extérieur de richesse, mais plutôt de goût. Il faut y voir un retour aux « vraies » valeurs : la pérennité bien sûr, mais surtout le plaisir. Avoir un livre entre les mains, pouvoir le sentir, corner ses pages, le déposer sur une table et y revenir à l’envi ; déposer un vinyle sur une platine, y faire courir le diamant et savourer la chaleur sonore… Le plaisir lié à la consommation de l’objet culturel a un charme purement sensitif que le numérique ne pourra jamais supplanter.

Numérisation : la démocratisation du patrimoine

Alors quelle est la plus-value qu’apporte le numérique ? La démocratisation du savoir par la facilité d’accès à la profusion culturelle qu’il permet, mais également la mise à disposition du public d’œuvres indisponibles au format papier.

Gallica, la bibliothèque numérique créée en 1997 par la Bibliothèque nationale de France dispose d’ores et déjà de presque 2 millions d’ouvrages numérisées. Et qu’est-ce à dire de Google, qui, si son service Google Books a suscité nombre d’accusations aussi bien du point de vue culturel que juridique, avait déjà numérisé en 2010 pas moins de 10 millions d’œuvres ? Naturellement, de telles initiatives doivent être encadrées afin de prévenir les abus en tout genre et préserver l’écosystème des marchés préexistants. C’est pourquoi le monde de l’édition s’adapte. Hachette Livre, ainsi, a signé un accord avec Google en juillet 2011, confiant à la firme américaine la numérisation de 400 000 ouvrages indisponibles au format papier. Arnaud Nourry, PDG d’Hachette Livre et fervent défenseur de la « démocratisation du savoir, ce premier ferment du capital humain au XXIe siècle », s’explique : « Hachette Livre est investi d’une responsabilité sociale à l’égard des générations futures : il est dépositaire d’un immense héritage culturel (…).» (6)

Bruno Racine, Président de la Bibliothèque nationale, approuve : « Pour le patrimoine ancien, le numérique est (…) une chance de diffusion absolument sans précédent. En France, la plupart des livres que l’on numérise étaient auparavant réservés à quelques privilégiés, par exemple pour des raisons de protection et de conservation. Maintenant, il y a aussi un patrimoine qui se constitue sous nos yeux, et qui n’existe que sous forme numérique. » (7) Autant dire que la démocratisation du savoir par le numérique n’est plus à prouver. Loin de tuer le papier, le numérique l’enrichit au contraire d’un savoir ancien. Et finalement, là où hier d’aucuns craignaient que le poche ne tue la culture, ceux qui, aujourd’hui, s’épouvantent devant l’idée que la numérisation des œuvres annonce la fin du livre papier n’ont pas plus de légitimité. «  Siècle de vitesse ! qu’ils disent. Où ça ? Grands changements ! qu’ils racontent. Comment ça ? Rien n’est changé en vérité. » (7) disait Céline, et il avait raison !

(1) Fleurons du Poche, La vie des lettres, 30 août 2012 http://www.magazine-litteraire.com/mensuel/523/fleurons-du-poche-30-08-2012-56022

(2) En 1964, un violent réquisitoire contre le livre de poche, Le Monde des livres, 2 octobre 2008 http://www.lemonde.fr/livres/article/2008/10/02/en-1964-un-violent-requisitoire-contre-le-livre-de-poche_1102135_3260.html

(3) http://larepubliquedeslivres.com/amazon-vs-hachette-george-orwell-se-rebiffe/

(4) Pourquoi le disque vinyle fait un retour en grâce, France TV Info, 17 octobre 2013 http://www.francetvinfo.fr/culture/musique/pourquoi-le-disque-vinyle-fait-un-retour-en-grace_437718.html

(5) Sortez vos platines, le vinyle revient ! Télérame, le 6 février 2013, http://www.telerama.fr/musique/sortez-vos-platines-le-vinyle-revient,93255.php

(6) La numérisation « démocratise » le savoir, Les Echos, 23 mai 2012, http://archives.lesechos.fr/archives/cercle/2012/05/23/cercle_47182.htm

(7) Louis-Ferdinand Céline in Voyage au bout de la nuit (1932)

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