La technologie de rupture, sésame de l’innovation ?

Il existe très peu de secteurs économiques ou de marchés sur lesquels une entreprise est en situation de monopole absolu. Du coup, la majorité des entreprises cherchent à disposer d’un monopole relatif sur les produits en proposant des biens toujours plus innovants, avec en ligne de mire le développement d’une technologie dite de rupture, breveté et protégée, ou l’imposition d’une norme ou d’un standard de diffusion.

En lançant ses premiers systèmes d’exploitation Windows, Microsoft n’a pas révolutionné l’informatique, mais il l’a rendu accessible à des millions de personnes qui n’avaient aucune notion du pseudo-langage de programmation nécessaire sur les systèmes précédents. Les systèmes d’exploitation, les « bureaux », ont permis la démocratisation de la micro-informatique personnelle. Du coup, Microsoft a acquis en quelques années un monopole de fait sur le parc informatique de la planète, et est passé de start-up à multinationale milliardaire dans le même temps. Des sagas comme celle-ci, le monde des NTIC en est coutumier, qu’il s’agisse d’Apple, de Google ou de Facebook. Elle constitue le rêve de tout entrepreneur : trouver l’idée, la concrétiser en innovation et proposer au bon moment le bon produit sur le bon marché. En management de l’innovation cela porte un nom : la technologie de rupture.

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Dans l’histoire industrielle, la technologie de rupture est une rareté, comparable à l’arrivée du moteur à explosion dans le domaine de la locomotion. La technologie de rupture est un progrès technique ou une technologie qui permet une amélioration majeure des caractéristiques d’un produit. Plus proche de nous, la carte à puce et Internet sont deux exemples phare de la technologie de rupture, tant ils ont bouleversé nos modes de vie. Le passage de la bande magnétique au stockage sur support optique des données (CD, CD-Rom, puis DVD, Blue-Ray en attendant le prochain standard) peut être également considéré comme une technologie de rupture, car cela a révolutionné notre rapport aux contenus multimédias. On notera qu’au passage, d’autres innovations, qui auraient pu être majeures, ont eu des carrières économiques très éphémères : la cassette numérique, qui combinait technologie numérique et bande magnétique n’a résisté que quelques années. Arrivée plus tôt, avant l’essor du CD, elle aurait pu sérieusement entraver le développement des supports « laser ». Mais une technologie est très largement dépendante de l’environnement économique qui prévaut lors de sa diffusion, et les avantages des supports CD avaient déjà marqué l’opinion. Malgré une diffusion pléthorique, la cassette vidéo ne lui survivra que quelques années.

Au-delà de la technologie proprement dite, se superpose la question des normes et des formats retenus pour la diffusion. Cette question est au cœur du processus d’industrialisation d’une innovation : sous quelle forme une innovation est–elle commercialisable ? Sans un certain degré d’uniformisation, une innovation risque de rester un produit de niche, soumis à la concurrence de tous les autres formats fondés sur la même technologie. Cette question agite par exemple le petit monde des cartes de fidélité (même si la carte de fidélité n’est pas une innovation bouleversante) : chaque enseigne ou presque dispose de la sienne mais elles ne sont pas compatibles entre elles. L’industriel ou le créateur qui arrivera à diffuser et faire adopter un standard unique de carte de fidélité utilisable partout fera vraisemblablement fortune. Si la guerre VHS contre BetaMax au début des années 1980 ne s’est pas terminée par la mort irrémédiable d’un des deux formats (même si le VHS s’est taillé la part du lion), l’opposition entre 2006 et 2008 entre le Blue-Ray et le HD DVD s’est soldé par la disparition du dernier. En réussissant à imposer sa norme, Sony s’est affirmé comme le leader du marché du numérique multimédia, en attendant l’apparition d’une nouvelle norme dans les années à venir. Il est vrai que les produits multimédia, du fait de forts contenus technologiques et d’une diffusion de masse, sont le secteur où la probabilité d’apparition d’une technologie de rupture est la plus élevée.

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